Il existe mille et une façons de se libérer du pétrole. Un pays peut miser sur la voiture électrique, le train, le solaire, l’éolien… La Chine fait déjà tout cela, et mieux que quiconque. Mais elle suit également une voie que personne d’autre au monde n’ose emprunter à cette échelle : transformer son charbon en essence, en diesel, en kérosène et en plastique. La recette n’a rien de nouveau. Elle a été brevetée en Allemagne il y a un siècle, a nourri la machine de guerre du IIIe Reich, puis permis bien plus tard à l’Afrique du Sud, au temps de l’apartheid, de faire tourner son économie sous embargo. Sur le papier, c’est un coup de génie stratégique. La chimie permet de remplacer le pétrole – cher et difficilement accessible – par du minerai noir que le pays possède en abondance. Pour l’atmosphère, en revanche, c’est une autre histoire.
Le charbon et le pétrole sont cousins. Tous deux sont constitués de carbone et d’hydrogène. Il est possible de ” casser” le charbon pour le reconstruire sous une autre forme. Mais l’opération génère énormément de CO₂. „Deux procédés existent”, confirme Hartmut Lauer, ancien dirigeant d’un grand groupe énergétique allemand. Le premier, inventé par Friedrich Bergius, prix Nobel de chimie en 1931, consiste à broyer le charbon, à le mélanger à de l’huile lourde, puis à le bombarder d’hydrogène à des pressions colossales – jusqu’à 700 bars – et des températures élevées – 400 à 500 °C. Le second, mis au point en 1925 par Franz Fischer et Hans Tropsch, à l’Institut Kaiser-Wilhelm de Mülheim, dans la Ruhr, comporte deux étapes. On chauffe d’abord le charbon avec de la vapeur et de l’oxygène pour obtenir un gaz de synthèse, que l’on fait passer ensuite sur un catalyseur dont la mission est de recombiner les molécules en hydrocarbures. Au bout de la chaîne sortent de l’essence, du diesel, du kérosène, des cires et des huiles. C’est ce procédé Fischer-Tropsch que la Chine a choisi de mettre en oeuvre à une échelle industrielle.
Une vieille méthode
Un siècle plus tôt, l’Allemagne nazie en avait fait elle aussi une priorité. Ayant perdu l’accès aux champs pétroliers du Caucase et consciente qu’une guerre ne se gagne pas sans carburant, elle s’était tournée vers la liquéfaction du charbon. En 1944, le Reich comptait douze installations Fischer-Tropsch qui débitaient jusqu’à 23 millions de barils de carburant synthétique par an. L’un des plus connus, le „Leuna-Benzin”, produit dans l’immense complexe de Leuna, à l’est du pays, a fait rouler les panzers et voler les stukas jusqu’à ce que les bombardiers alliés s’attaquent méthodiquement à cette infrastructure stratégique.
L’histoire ne s’arrête pas là. Dans les années 1980, l’Afrique du Sud, frappée d’embargo par l’ONU du fait de l’apartheid, a recours au même procédé. „Dans les deux cas, c’était efficace, faute de mieux”, résume Sven Rosner, directeur de l’Office franco-allemand pour la transition énergétique. La Chine, elle, n’est ni en guerre, ni sous sanctions. Elle a pourtant commencé à industrialiser la technologie en 1998, avec des usines pilotes. Grâce au charbon, Pékin fabrique aujourd’hui environ 80 % de son ammoniac et de son méthanol, là où le reste du monde utilise du gaz. A elle seule, l’usine Shenhua, située dans la région centrale de Ningxia, avalerait 44 000 tonnes de charbon par jour pour produire près de 100 000 barils de carburant synthétique, selon le site Oilprice. La Chine fabrique aussi des oléfines, les briques de base du plastique. Ainsi, le charbon extrait dans le Shaanxi ou le Xinjiang finit parfois dans les bouteilles d’eau ou les polaires synthétiques vendues en Europe.
D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), ce secteur consomme déjà 380 millions de tonnes de charbon par an. Le chroniqueur de Bloomberg Javier Blas en tire une image frappante : si cette industrie était un pays, elle serait le troisième consommateur de charbon de la planète, derrière le reste de la Chine et l’Inde, mais devant les Etats-Unis (368 millions de tonnes), l’Union européenne ou le Japon. Cette filière continue de grossir. L’AIE anticipe une croissance de 5 à 10 % dans les années à venir.
Et pour cause : chaque tonne de diesel ou de plastique tirée de son sous-sol est une matière que la Chine n’a pas à acheter à l’étranger, ni à faire transiter par des détroits vulnérables. En 2024, l’Empire du milieu a produit 213 millions de tonnes de pétrole mais en a consommé plus de 760 millions. Le pays dépend donc très largement des importations. „La chimie du charbon exploite une ressource nationale et crée une activité industrielle relativement à l’abri des turbulences géopolitiques, observe Jackson Ewing, directeur et spécialiste des politiques énergétiques et climatiques à l’institut Nicholas en Caroline du Nord (Etats-Unis). C’est un pari opportuniste.”
Un moyen aussi d’assurer la paix sociale : l’extraction du charbon emploie directement entre 2 et 3 millions de personnes en Chine, concentrées dans des provinces intérieures pauvres comme la Mongolie-Intérieure, le Ningxia, le Shaanxi et le Xinjiang. Or les clients historiques du minerai réduisent la voilure : les centrales électriques cèdent du terrain au solaire et à l’éolien, les industries du ciment et de l’acier ralentissent. En 2025, la production d’électricité venant du charbon a même baissé, une première depuis dix ans. Il faut donc trouver de nouveaux débouchés. La chimie en est un, qui permet de garder les mines ouvertes et de générer des revenus.
Une béquille en or
Selon Reuters, les profits des industriels de la pétrochimie au charbon ont bondi depuis le début du conflit en Iran. Le blocage d’Ormuz a rebattu les cartes : en Chine, une tonne de charbon se paie environ 146 dollars, contre plus de 700 dollars pour l’équivalent en pétrole Brent. Pékin accélère donc la manœuvre. En mai 2026, le ministère de l’Environnement a validé un projet de 22,1 milliards de yuans (3,3 milliards de dollars) à Ordos, en Mongolie Intérieure, pour produire 800 000 tonnes d’oléfines par an. La région, qui extrait plus d’un quart du charbon chinois, veut devenir la plus grande base nationale de conversion du charbon en pétrole, gaz et produits chimiques. La presse d’Etat s’en félicite, évoquant une véritable mer de charbon à disposition du pays.
„Aujourd’hui, la production issue du charbon remplace moins de 10 % du pétrole et du gaz importés par la Chine. C’est une béquille, pas une révolution”, précise Jackson Ewing. Mais en temps de crise, toute alternative vaut de l’or. L’Europe le sait bien, elle qui a choisi d’effacer le charbon de son avenir, un choix cohérent d’un point de vue climatique. „Entre les deux régions du monde, le contraste est saisissant”, note Damien Ernst, professeur à l’université de Liège et à Télécom Paris. Le Vieux continent ne manque pourtant pas de charbon. „Selon l’Institut fédéral allemand des géosciences, l’Allemagne disposerait encore de 35 à 39 milliards de tonnes de lignite, rappelle Hartmut Lauer. Converties en carburant, ces réserves représenteraient 30 à 40 milliards de barils, soit à peu près l’équivalent des réserves de pétrole prouvées du Nigeria”. Sur le papier, Berlin est donc assis sur d’énormes richesses.
Mais pour les exploiter, „il faudrait investir plusieurs centaines de milliards d’euros. Surtout, la taxe carbone européenne tuerait l’opération. Sans elle, une usine allemande deviendrait rentable autour de 100 dollars le baril. Avec elle, il faudrait un pétrole entre 150 et 180 dollars, et davantage encore si la taxe augmente”, poursuit l’expert. „Les usines de transformation du charbon coûtent bien moins cher à construire en Chine. En Europe ou même aux Etats-Unis, l’équation économique ne boucle pas”, confirme Lauri Myllyvirta fondateur du Centre de recherche sur l’énergie et la qualité de l’air (CREA), un organisme basé en Finlande.
En revanche, le modèle chinois fait des envieux dans le reste de l’Asie. Selon Javier Blas, l’Inde et d’autres puissances régionales cherchent déjà à copier la méthode. L’Indonésie, grande productrice de charbon, a annoncé vouloir convertir son minerai en carburant au nom de la sécurité énergétique. Jackson Ewing se montre prudent : Jakarta n’a pas encore la base industrielle requise. Mais il rappelle que la collaboration sino-indonésienne dans le nickel a bouleversé ce secteur en quelques années. Des coentreprises dans la chimie du charbon ne sont donc pas à exclure. „La seule manière pour l’Inde ou l’Indonésie de faire tourner cette industrie, c’est d’importer la technologie chinoise”, précise Lauri Myllyvirta.
La tentation grandit. „De manière générale, toute l’Asie se détourne du gaz au profit du charbon„, constate Damien Ernst. La flambée des prix du gaz depuis 2021-2022 a fait de cette énergie une menace pour la sécurité d’approvisionnement et le portefeuille des Etats. La guerre en Iran n’a fait que confirmer ce diagnostic. Conséquence logique : „Le fameux pic mondial de consommation de charbon, que l’on annonce depuis des années, risque de ne pas arriver de sitôt”, prévient Damien Ernst.
L’AIE elle-même le reconnaît à demi-mot. Dans son rapport Coal 2025, elle prévoit une légère érosion de la demande chinoise, mais admet qu’une accélération des projets de gazéification du charbon, entre autres facteurs, pourrait la transformer en petite hausse. La demande mondiale a encore battu un record historique en 2025, à 8,85 milliards de tonnes, en partie grâce à la chimie chinoise. Et l’Empire du milieu consomme à lui seul près de 30 % de charbon de plus que tout le reste de la planète réuni.
Le bilan climatique sera lourd. Ces procédés figurent parmi les plus polluants de l’industrie : ils émettent souvent plus de CO₂ par litre de carburant qu’un raffinage classique et consomment d’énormes quantités d’eau. Dans une analyse publiée sur le site Oilprice, l’experte Natalia Katona pointe déjà un effet d’optique : en sortant le charbon des centrales électriques pour le diriger vers la chimie, Pékin améliore ses statistiques , celles que l’on scrute dans les rapports environnementaux. Les émissions des usines chimiques, elles, attirent beaucoup moins l’attention. Ainsi, la transition chinoise raconte moins le déclin du charbon que sa réaffectation. „Grâce au procédé Fischer-Tropsch, Pékin pourrait aussi faciliter le déploiement d’opérations militaires terrestres, comme l’Allemagne nazie de l’époque, ajoute un expert, le ton grave. Avec de telles références historiques et un tel bilan écologique, difficile de ne pas y voir une force obscure”.
En bref
- Pour l'atmosphère, en revanche, c'est une autre histoire.Le charbon et le pétrole sont cousins.
- Ainsi, le charbon extrait dans le Shaanxi ou le Xinjiang finit parfois dans les bouteilles d'eau ou les polaires synthétiques vendues en Europe.D'après l'Agence internationale de l'énergie (AIE), ce secteur consomme déjà 380 millions de tonnes de charbon par an.
- Le chroniqueur de Bloomberg Javier Blas en tire une image frappante : si cette industrie était un pays, elle serait le troisième consommateur de charbon de la planète, derrière le reste de la Chine et l'Inde, mais devant les Etats-Unis (368 millions de tonnes), l'Union européenne ou le Japon.
Source : www.lexpress.fr



