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Affaire Bardella : les années soraliennes de la jeunesse FN

La chevelure blonde de Marine Le Pen détonne sur le fond bleu dressé pour l’occasion. Ce jour de 2006, les jeunes du Front national organisent un karaoké à l’occasion de la traditionnelle fête annuelle „Bleu blanc rouge” du parti d’extrême droite. Marine Le Pen saisit le micro : „Je vous invite à vous rapprocher du stand des Jeunes avec Le Pen, parce que dans quelques minutes Alain Soral, l’immense écrivain (…) va nous démontrer ses talents de chanteur.” Et l’auteur de l’ouvrage complotiste et antisémite Comprendre l’Empire, blouson noir et béret vissé sur le crâne, de la rejoindre pour entonner Ma gueule, de Johnny Hallyday.

C’était il y a vingt ans. Aujourd’hui, alors que Mediapart a révélé, ce lundi, des propos antisémites attribués à Jordan Bardella (que ce dernier conteste), le RN se garde bien de faire la publicité de cet ancien compagnonnage. L’histoire frontiste d’Alain Soral dure pourtant plusieurs années. Il se rapproche, en 2005, de Jean-Marie Le Pen, qu’il conseille à l’aune de la campagne présidentielle de 2007, allant jusqu’à participer à la rédaction de certains discours, comme celui de Valmy en 2006.

C’est qu’à l’époque, le parti de Jean-Marie Le Pen peine à produire sa propre réflexion politique. En mal d’intellectuel organique, il se tourne donc vers l’extérieur pour alimenter son logiciel idéologique. Son ralliement est annoncé en grande pompe, lors d’une conférence de presse du parti, le 6 février 2007, pilotée par Louis Aliot, pourtant proclamé chantre de la dédiabolisation. Lors du congrès de Bordeaux, en novembre, Alain Soral intègre le comité central du parti. En 2009, après un désaccord avec Marine Le Pen concernant la tête de liste des élections européennes, il annonce son départ du Front national, laissant de nouveau le parti orphelin d’idéologue.

Idole des jeunes

„Le FN de l’époque, c’était Pif Gadget, commente un ancien conseiller frontiste. C’est un agrégat de potes de Le Pen, des anciens de l’OAS, de l’Indochine, une somme d’aventures individuelles qui n’avaient aucune cohérence idéologique. Parler à la jeunesse sans avoir aucune production intellectuelle à leur proposer, c’est un problème.”

Tous les trentenaires d’aujourd’hui qui diraient qu’ils n’ont pas regardé du Soral mentiraient.

Julien Rochedy, président des jeunes FN entre 2012 et 2014

La jeunesse de droite et d’extrême droite des années 2010 va donc puiser ses références en dehors des partis. Principalement chez Eric Zemmour, qui dispense sa messe hebdomadaire sur le plateau d’On n’est pas couché, et chez Alain Soral, dont les vidéos Youtube attirent un public de plus en plus important. „Tous les trentenaires d’aujourd’hui s’intéressant à la politique qui diraient qu’ils n’ont pas regardé du Soral mentiraient, abonde Julien Rochedy, président des jeunes FN entre 2012 et 2014. Et ça, du RN à LR, en passant par Reconquête, et même jusqu’aux partis du centre et de la gauche. Ce qui plaisait beaucoup chez Soral, c’était ses provocations, sa critique du féminisme, du progressisme, du gauchisme avec des punchlines et des codes Internet très vite maîtrisés”.

Soral, idole des jeunes. L’homme fait consensus chez la jeunesse frontiste de l’époque. Le prédécesseur de Julien Rochedy à la tête du mouvement jeune, David Rachline – devenu ensuite sénateur et maire de Fréjus avant d’être écarté du mouvement après la publication d’un ouvrage mettant à jour de nombreux dérapages antisémites* -, était d’ailleurs membre du mouvement d’Alain Soral Egalité & Réconciliation, et n’a jamais nié avoir partagé les idées de ce dernier. „Ce qui me plaisait surtout chez Soral, c’était sa critique du libéralisme, confiait-il à l’époque à Rue 89. Et puis on peut être contre la politique internationale d’Israël sans être antisémite.” Le slogan „gauche du travail et droite des valeurs” trouve un écho au sein du parti d’extrême droite, où la ligne „ni droite ni gauche” a le vent en poupe. Les soraliens se font plus nombreux dans les rangs. A l’image de ceux qui composent aujourd’hui le cabinet de Jordan Bardella : François Paradol, son directeur de cabinet était membre d’Egalité et Réconciliation et un autre de ses proches, Donatien Véret, qui écrit une partie de ses discours, est aussi l’auteur d’une liste de lecture, selon Libération, recommandant de nombreux ouvrages antisémites dont „Comprendre l’Empire”.

Une influence sur la campagne de 2012

En 2012, l’influence de Soral imprègne la campagne présidentielle. Rue Vineuse, à Paris, des poignées de jeunes frontistes affluent tous les soirs. C’est là que se trouvent les locaux d’un prestataire central de la campagne de Marine Le Pen : Riwal, la société de communication de Frédéric Chatillon, ancien dirigeant du groupuscule d’extrême droite le GUD, et ami proche de Marine Le Pen. L’homme est un ami d’Alain Soral. Ensemble, ils ont voyagé au Liban et en Syrie, à l’été 2006, accompagné de l’ex-humoriste Dieudonné, condamné à de multiples reprises pour antisémitisme. C’est rue Vineuse que tout cet écosystème se croise et se côtoie. Ici qu’Alain Soral passe saluer son ami gudard, que les petites mains de la campagne se rejoignent pour boire un verre, traîner dans les locaux. Ici que l’on croise Marine Le Pen et Florian Philippot, ou qu’on entend David Rachline plaisanter à la gloire de Chavez. Frédéric Chatillon, de l’avis de tous, a un „côté grand frère”. „On avait envie d’être ami avec lui, se souvient un ancien proche. Parce qu’être à ses côtés permettait d’accéder aux soirées branchées, d’avoir ses entrées chez Tony Gomez [homme d’affaires surnommé „le roi des nuits parisiennes”, NDLR] -, alors il fallait adopter ses codes, son logiciel de pensée.”

Les équipes de Chatillon sont jeunes. Comme Soral, elles maîtrisent les codes de la communication et des nouveaux outils technologiques, et font office de „cool kids” dans les couloirs frontistes, hantés par de vieux cadres aux réflexes poussiéreux. Tous communient autour des mêmes références, récitent les formules soraliennes les plus connues, se partagent analyses et vidéos. La nouvelle garde du FN grandit donc biberonnée à la pensée du polémiste antisémite, et prend de plus en plus de responsabilités en interne, à l’image de David Rachline, qui gagne de nouvelles fonctions au sein de la direction.

La référence d’une génération

„Ce sont les débuts de l’Internet militant, Soral a réussi à investir un terrain vierge, à créer sa bulle en attirant à lui un public militant de jeunes geeks attirés par son univers viriliste et insolent”, raconte un cadre de la campagne 2012. Alain Soral devient la référence partagée de cette génération montante, sous le regard de cadres plus aguerris qui voient parfois le phénomène d’un mauvais œil. „Je me souviens que tous les jeunes lâchaient des ‘au-dessus c’est le soleil‘ [l’une des phrases fétiches de Dieudonné, NDLR] ou que dès qu’on égarait un objet, il y en avait toujours un pour dire ‘encore un coup de la communauté organisée’, se rappelle un ancien conseiller. Un autre se souvient d’avoir aperçu traîner sur les tables des exemplaires de Comprendre l’empire, ou vu Jordan Bardella se promener avec Sociologie du dragueur – un ouvrage misogyne de Soral – sous le bras. „Connaissant le personnage, je pense qu’il a été dans un cercle ou c’était bien vu d’avoir ce genre d’idées, commente un ancien ami de Jordan Bardella. Il a voulu se faire bien voir, il a voulu en être.”

Le jeune militant se rapproche peu à peu de Frédéric Chatillon et entretient, un temps, une relation avec la fille de ce dernier. Pour ces anciens frontistes, l’antisémitisme latent était toutefois impossible à ignorer. „Faire croire qu’on a pu passer des soirées avec Chatillon and co sans que ça dérape, c’est impossible. Ces mecs ce sont des dérapages permanents, il faut être sourd et aveugle pour ne pas le voir”, jure un ancien conseiller. Mais le FN de l’époque tolère, et regarde avec indulgence les idées soraliennes infuser au sein de sa jeune garde. Tant que les déclarations restent privées.

En bref

  • "Tous les trentenaires d’aujourd’hui s’intéressant à la politique qui diraient qu’ils n’ont pas regardé du Soral mentiraient, abonde Julien Rochedy, président des jeunes FN entre 2012 et 2014.
  • Ce qui plaisait beaucoup chez Soral, c’était ses provocations, sa critique du féminisme, du progressisme, du gauchisme avec des punchlines et des codes Internet très vite maîtrisés".Soral, idole des jeunes.
  • C’est là que se trouvent les locaux d’un prestataire central de la campagne de Marine Le Pen : Riwal, la société de communication de Frédéric Chatillon, ancien dirigeant du groupuscule d’extrême droite le GUD, et ami proche de Marine Le Pen.

Source : www.lexpress.fr

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