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Muse, Instinct, Dots : ces majordomes IA qui pourraient enterrer la navigation sur Internet

„J’ai économisé 2 300 dollars ce week-end, en l’espace d’une heure et demie.” Carlos Diaz, animateur de Silicon Carne, un podcast consacré au monde de la tech, n’en revient toujours pas. Son bienfaiteur s’appelle „Muse”, créé par Meta qui caracole en tête des téléchargements aux Etats-Unis. Branché sur nombre de ses applications, dont ses comptes bancaires, ce nouveau majordome dopé à l’intelligence artificielle a résilié pour lui des abonnements qu’il n’utilisait plus et lui a recommandé des services moins chers que ceux dont il jouissait, raconte-t-il sur les réseaux sociaux. Il n’est pas le seul à en louer les bénéfices. Dans le New York Times, le journaliste Eli Tan a, lui, demandé à sa version de Muse – qu’il a baptisée Wren – diverses tâches : trier ses e-mails, composer son équipe de football fantasy ou encore négocier âprement une céramique chez un artisan local. Il évoque „l’application la plus utile [qu’il ait] jamais utilisée”. Chez Wired, un confrère a quant à lui imploré Instinct, un concurrent de Muse déjà valorisé plus de 10 milliards de dollars, de lui trouver une faille pour annuler son billet d’avion sans perdre d’argent. L’agent a réussi, récupérant 550 dollars. Point commun à toutes ces histoires : aucun humain n’a ouvert une seule page web, ni écrit un message de lui-même.

Ces nouveaux majordomes – auxquels s’ajoutent Dots d’OpenAI ou Spark de Google, presque uniquement disponibles aux Etats-Unis pour l’heure – ne tombent pas du ciel. Depuis deux ans, l’avènement des „agents” IA préfigure l’automatisation de nombreuses tâches. Les premiers efforts se sont tournés vers les usages professionnels, sur des périmètres bien établis. Mais l’idée, pour le commun des mortels, de pouvoir planifier de A à Z ses prochaines vacances, remodeler la décoration de son appartement ou réaliser des économies, grâce à l’IA et sans le moindre clic, a toujours existé, dans la science-fiction comme dans la tête des géants de la tech. Si des objets physiques à l’instar du „Humane AI Pin” ou du „Rabbit R1” n’ont pas réussi à transformer l’essai, le succès viral de l’outil OpenClaw, en début d’année, a définitivement ouvert aux machines les portes de nos applications du quotidien. La démarche n’est pas à la portée de tous, techniquement. Meta, Instinct et OpenAI ont adapté leurs versions pros, avec une interface facile à utiliser par le grand public, du paiement intégré et une bonne dose de marketing, à base de Tamagotchis et de peluches flashy.

Fini de „surfer”

C’est le début du Web „agentique”, résume Michel Lévy Provençal, qui a lancé en France l’assistant Qapten, un concurrent plutôt destiné aux autoentrepreneurs et aux patrons de PME. Qu’on sonne l’agent via un SMS, les messageries WhatsApp ou Telegram, à l’écrit ou à l’oral, „il se débrouille pour remplir l’objectif donné”, confie Michel Levy Provençal. Côté pile : probablement quelques gains de productivité. Et pour les consommateurs, des gains tout court. „Nous pensons que les agents IA pourraient transformer „l’économie de l’inertie” en rendant les comparaisons très faciles et en déplaçant le pouvoir de négociation, et potentiellement les profits, des entreprises vers les consommateurs”, écrit notamment le courtier eToro. Le champ d’action de ces majordomes est infini, sur Internet comme auprès des boutiques physiques, puisqu’ils sont aussi capables, toujours grâce à l’IA, de parler.

Côté face, ce phénomène signe l’arrêt de mort d’une certaine idée du Web. En juin 1992, une bibliothécaire de l’Etat de New York, Jean Armour Polly, publiait un article intitulé „Surfing the Internet”. L’intéressée raconte qu’elle cherchait une image qui puisse mêler le plaisir, l’aventure et le risque de chute, si l’on tombe dans les mauvais recoins du Web. Son tapis de souris, orné d’un surfeur en pleine action, l’avait inspirée. Trente ans plus tard, le terme est devenu quelque peu désuet : l’aventure ne se résume plus qu’à Google et à quelques grandes plateformes d’e-commerce ou de réseaux sociaux, qui concentrent l’écrasante majorité du trafic et qui ont su tirer profit des moteurs de recherche. Les vrais surfeurs se font rares. Cette année, une discrète bascule s’est opérée : plus de la moitié du trafic web est désormais le fait de robots, d’après l’entreprise leader dans l’infrastructure réseau Cloudflare. „On se rendait sur le Web quand on avait vraiment quelque chose à y faire. Ces agents nous dispensent à présent d’y aller”, constate Pierre de la Grand’Rive, fondateur de Delos Intelligence, qui conçoit des „travailleurs” entièrement générés par IA.

Il semble difficile de résister à la tendance. Eric Hazan, spécialiste de la stratégie numérique, coauteur avec Olivier Sibony de Faut-il encore décider ? La décision humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (Flammarion), confie à Instinct le soin de repérer ses factures dans sa boîte mail et de payer à sa place. „Un gain de temps phénoménal, reconnaît-il auprès de L’Express. Mais tout le problème est de placer le curseur au bon endroit : de quoi est-ce que je veux me décharger, et qu’est-ce que je veux contrôler moi-même ? Nous n’en sommes qu’au début de cette délégation.” Lui confiera-t-on le loisir de scroller pour nous ? De contacter nos amis pour prendre de leurs nouvelles ? De faire du „lèche-vitrine” numérique, en lui offrant la possibilité de sélectionner les pièces de son choix ?

Un nouveau Web à inventer

Les usages sont encore loin d’être tranchés. D’autant que les agents soulèvent aussi bon nombre de craintes en matière de cybersécurité et de protection de la vie privée. Les voyants s’allument du côté de Meta, pas spécialement réputé en la matière : un utilisateur a vu Muse brader son clavier sur Facebook Marketplace. Jason Aten, journaliste d’Inc., l’a surpris à puiser dans ses messages sans son autorisation. Michel Lévy Provençal plaide pour des garde-fous visibles, des règles que l’utilisateur ajuste, la capacité de voir les informations accumulées par son assistant et la possibilité de récupérer à tout moment le „cerveau” de ce majordome pour le brancher sur un autre. C’est également la vision de Pierre de la Grand’Rive dont les agents disposent de leur propre adresse e-mail et de leur numéro de téléphone. Au moins, pas de frontière floue entre l’humain et son avatar.

Que le grand public trouve son compte avec les majordomes IA ne fait cependant guère de doute. Comme le formule le journaliste de Wired, en dépit des risques, le jeu en vaut la chandelle, dès lors que ces outils nous font réaliser des économies et règlent nos petits tracas, en somme, rendent bel et bien service.

Pour les autres acteurs du Web, l’histoire risque d’être plus compliquée. Moins de visites équivalent à moins de publicité et moins d’achats d’impulsion, les deux piliers du Web dit „ouvert”. Les moteurs de réponse IA avaient déjà fait fondre le trafic hors de leurs sites. Les agents plantent le dernier clou du cercueil. D’autant que les parades restent timides : licences négociées au cas par cas pour les éditeurs, systèmes de „pay-per-use” (paiement à l’usage), comme celui imaginé par l’entreprise d’infrastructures réseau Cloudflare, qui veut facturer la valeur créée quand un contenu nourrit la réponse d’une IA. Des sites ferment la porte : Amazon bloque Muse, idem pour Reddit, le roi des forums. Uber muscle son application pour ne pas devenir un simple intermédiaire. Commence un jeu du chat et de la souris, à l’image des „captchas”, ces tests censés distinguer l’humain du robot, que certains agents savent déjà déjouer.

D’autres plateformes, à l’inverse, ont choisi de monter dans le train par stratégie, comme le géant Walmart, le spécialiste suédois du streaming Spotify ou l’agence de voyages en ligne Expedia. „La situation rappelle le référencement aux débuts de Google : le premier à apparaître dans la liste des réponses gardait un avantage durable”, observait cet été auprès de L’Express Roxane Laigle, dont la start-up Lemrock AI aide les e-commerçants, les banques et les assureurs à se rendre lisibles par les agents. Les sites garderont du trafic, moindre mais plus qualifié, veut-elle croire. Il faut continuer, pour cela, à préserver l’essentiel : la donnée. Elle seule permet de connaître son client ou, à présent, son majordome. Les gagnants se dessinent déjà : dans le paiement, la vérification de l’identité – de celui qui possède l’assistant, bien sûr – et la lutte contre la fraude, selon eToro. Les nouveaux gardiens d’un Web d’automates.

En bref

  • Branché sur nombre de ses applications, dont ses comptes bancaires, ce nouveau majordome dopé à l'intelligence artificielle a résilié pour lui des abonnements qu’il n’utilisait plus et lui a recommandé des services moins chers que ceux dont il jouissait, raconte-t-il sur les réseaux sociaux.
  • Point commun à toutes ces histoires : aucun humain n’a ouvert une seule page web, ni écrit un message de lui-même.Ces nouveaux majordomes – auxquels s’ajoutent Dots d’OpenAI ou Spark de Google, presque uniquement disponibles aux Etats-Unis pour l’heure – ne tombent pas du ciel.
  • Ces agents nous dispensent à présent d’y aller", constate Pierre de la Grand’Rive, fondateur de Delos Intelligence, qui conçoit des "travailleurs" entièrement générés par IA.Il semble difficile de résister à la tendance.

Source : www.lexpress.fr

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