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„La désindustrialisation n’est pas forcément une mauvaise nouvelle” : le constat choc des économistes Thesmar et Landier

„Réindustrialisation”. Ce mot magique est dans la bouche de tous les candidats à l’élection présidentielle. Co-auteur d’Economie du désordre mondial (Albin Michel), le Prix Nobel d’économie Jean Tirole a secoué l’unanimisme ambiant en déplorant que la France et l’Europe cherchent trop à protéger des industries „mid-tech”, comme l’automobile, qui ont selon lui un „avenir limité”, alors qu’elles feraient mieux d’investir dans l’IA ou les biotechnologies. De quoi susciter la fureur de Sébastien Martin : „Le débat qui gonfle depuis quelques jours est inquiétant après dix ans de lutte pour réindustrialiser le pays. Prendre de haut cette stratégie, c’est mépriser les Français, ses ouvriers et dirigeants, et tous ceux qui luttent pour des emplois de qualité, bien payés pour nos concitoyens”, a fait savoir le ministre délégué chargé de l’Industrie.

Dans L’Express, les économistes Augustin Landier, professeur à HEC, et David Thesmar, professeur au MIT, prennent le parti de Jean Tirole et rappellent qu’ils avaient eux-mêmes fait polémique, il y a quinze ans déjà, en déconstruisant l’idée reçue selon laquelle pour sauver l’emploi, il faut absolument sauver l’industrie. Fustigeant un „lobby manufacturier” puissant dans notre pays, les deux vont plus loin en réhabilitant l’ancien PDG d’Alcatel, Serge Tchuruk, conspué pour avoir prédit l’avènement de „l’entreprise sans usines”, soit le modèle actuel de Nvidia ou d’Apple, deux des plus grosses capitalisations mondiales…

L’Express : Le Prix Nobel d’économie Jean Tirole déplore que la France continue à „investir dans l’industrie d’hier”, citant l’exemple du secteur automobile, alors qu’il faudrait selon lui mettre l’accent sur l’IA ou les biotechs. Le ministre délégué chargé de l’Industrie Sébastien Martin lui répond vertement : „La France n’a pas à choisir entre ses usines”. Que pensez-vous de cette polémique ?

David Thesmar : Jean Tirole a parfaitement raison sur le fond, mais il n’y a malheureusement pas grand-chose de neuf dans cette controverse. Nous avions écrit à peu près la même chose dans Dix idées qui coulent la France (Flammarion) il y a près de quinze ans, à la grande époque du ministère du Redressement productif, et Arnaud Montebourg nous avait réservé le même accueil. Une politique industrielle est certainement utile. Mais la forme qu’elle prend chez les hommes politiques est louche, elle s’apparente à de la démagogie. Ils l’utilisent pour flatter les pulsions nostalgiques de l’électorat – „Nous allons retrouver notre puissance industrielle, nous allons protéger vos emplois” -, sans régler les vrais problèmes de l’appareil productif, ni ceux de notre souveraineté. L’idée promue par le ministre que c’est à l’Etat de moderniser les usines françaises – d’ailleurs, pourquoi seulement les usines ? – est loufoque, dangereuse et coûteuse.

Augustin Landier : Bien sûr, il ne s’agit pas de décréter la mort des usines – les capitaux privés investissent où ils veulent -, mais de contester l’idée selon laquelle il serait normal que le secteur manufacturier reçoive des subventions particulières et permanentes. Voir la rareté des usines comme un symptôme de déclin est un lieu commun qui a la vie dure. Il n’est pas vrai que la France s’est désindustrialisée plus vite que les autres pays développés, même si l’Italie ou l’Allemagne partent d’une part de l’industrie dans le PIB plus élevée. Depuis longtemps, notre avantage comparatif est plutôt dans les services, car notre énergie est chère et nos contraintes environnementales fortes. Si ces contraintes ne reflètent pas ce que veut la population, l’Etat peut agir en dérégulant ou en construisant plus de centrales nucléaires, mais la piste des subventions directes pour les surmonter est absurde.

D.T. D’autant que la désindustrialisation n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. On se souvient que Serge Tchuruk, alors PDG d’Alcatel, avait jeté un pavé dans la mare, en 2001, avec sa stratégie de „l’entreprise sans usines”. Il a été conspué, et son nom sert encore d’épouvantail du déclin industriel français. C’est une tarte à la crème ! Que voit-on aujourd’hui ? Alcatel a disparu, mais Nvidia, la plus grande capitalisation boursière mondiale, n’a pas d’usines. Apple non plus. L’”entreprise sans usines” que la France abhorre est le modèle des firmes les plus puissantes du monde.

La désindustrialisation a pourtant dévasté des territoires entiers…

A.L. Il est vrai que la désindustrialisation des années 1990 et 2000 a provoqué le délitement de nombreuses villes de taille moyenne, qui n’ont pas toujours réussi à renouveler leur tissu économique. Mais les subventions n’auraient pas pu revitaliser ces secteurs qui n’étaient plus compétitifs.

D.T. De plus, qu’on décide de produire sur place ou ailleurs, il n’y a plus beaucoup d’emplois ouvriers à la clé : les usines modernes sont très robotisées. Les grands gisements d’emplois sont dans les services, en France comme dans tous les autres pays développés. Une politique pro industrie, contrairement à ce qu’a voulu nous faire croire le lobby manufacturier, n’est pas une politique de l’emploi.

Faut-il pour autant jeter la politique industrielle aux orties ?

A.L. Pour clarifier le débat, il faut vraiment distinguer la tech et l’industrie, souvent confondues dans les discours. Les drones militaires et les biotechs, deux secteurs en plein boom, c’est de la tech, pas de l’industrie au sens traditionnel. Ces secteurs nécessitent assez peu d’ouvriers et sont à la frontière du labo, de l’IA, du software et du hardware. Emmanuel Macron a surtout défendu la French Tech entrepreneuriale et les investissements étrangers : dans ce domaine, il y a effectivement des externalités qui justifient le soutien public.

D.T. Les dispositifs autour de la French Tech coûtent un peu d’argent au contribuable – Bpifrance n’a pas le rendement d’un investisseur privé -, mais c’est une goutte d’eau dans l’océan du budget de l’Etat, et les retombées sur l’écosystème de la tech française sont probablement positives. Protéger les secteurs européens à la pointe de la technologie se comprend, surtout lorsque la rentabilité privée n’est pas immédiate – spatial, fusion nucléaire, ordinateurs quantiques… – ou lorsque les enjeux de souveraineté sont cruciaux – IA, drones… L’erreur, en revanche, c’est de subventionner les „mid-tech”, piège que dénoncent à juste titre Jean Tirole et le rapport Draghi. Dans ces secteurs, il n’y a ni emplois nouveaux, ni technologies de rupture, donc aucune justification pour une subvention par l’Etat.

La politique industrielle de demain se joue dans les laboratoires, pas dans les usines

Le soutien à la French Tech est-il le seul pilier d’une bonne politique industrielle ?

A.L. Une autre dimension importante est la souveraineté. Il faut garantir en Europe que nos filières ne puissent pas être étranglées par des partenaires commerciaux qui deviendraient hostiles. Comme il y a des problèmes de coordination, l’Etat a un rôle à jouer pour repérer les maillons faibles dans des filières critiques telles que la défense, l’énergie, etc. Il ne s’agit pas de viser l’autarcie mais de pouvoir traverser les crises en s’y préparant, et en diversifiant ses fournisseurs. Dans certains cas (rares !), rétablir une capacité de production locale peut s’imposer.

D.T. Le terme de „politique industrielle” est trompeur, il faudrait plutôt parler de „politique de souveraineté économique” ou une autre formule du genre – car elle ne concerne pas que l’industrie. Par exemple, dans certains secteurs stratégiques bien définis, on peut justifier une forme de protectionnisme et d’accompagnement de l’Etat. Mais il faut concevoir cela au niveau européen, afin de s’assurer que chaque pays n’en soit pas réduit à produire ses propres chars d’assaut ou son propre paracétamol. Pour éviter de multiplier les coûts, deux ou trois acteurs européens suffiraient dans chaque secteur stratégique. En revanche, si l’on protège de l’extérieur, il faut de la concurrence à l’intérieur du marché européen : protectionnisme et politique de la concurrence sont des compléments, pas des substituts. Sinon, on ne protège pas une industrie, on protège une rente.

Doit-on comprendre que la politique industrielle peut complètement se passer de subventions directes ?

A.L. Non, mais celles-ci doivent être réservées à la recherche fondamentale. Nous avions proposé jadis de fusionner le ministère de l’Industrie et celui de la Recherche. Cela libérerait le représentant du premier d’une contrainte, celle de se faire l’avocat de toutes les cheminées qui fument, et favoriserait les contacts entre recherche et entreprise qui sont insuffisants en France. On pourrait aussi imaginer un CNRS européen, qui agrégerait des talents issus des différentes agences nationales, en évitant l’écueil de la bureaucratie. Le terreau est favorable : la recherche est un milieu très international, où l’on parle et publie en anglais. Les cerveaux américains qui hésitent à s’installer en Europe pourraient être sensibles à cet effet de taille.

D.T. Exactement. Hors des questions de souveraineté et d’écosystème tech, la politique industrielle doit être concentrée sur la recherche fondamentale, celle dont les résultats sont libres de droits, donc utilisables par tous. Mais les pays européens n’ont pas pris la mesure des besoins de financement. On se félicite du Conseil européen de la recherche (ERC), qui finance la recherche de manière compétitive et transparente. Pour autant, son budget annuel tourne autour de deux milliards d’euros, soit le tiers de celui du seul MIT… Malgré les coups de rabot décidés par Donald Trump, l’administration fédérale américaine alloue aux National Institutes of Health (NIH), à la National Science Foundation (NSF) et à la Nasa entre 70 et 80 milliards de dollars par an. Voilà les ordres de grandeur que l’Europe devrait ambitionner d’atteindre. En France, on s’ingénie à distribuer du crédit impôt recherche à des industries „mid-tech” plutôt qu’aux universités qui font de la recherche fondamentale. C’est absurde. La politique industrielle de demain se joue dans les laboratoires, pas dans les usines.

En bref

  • Le ministre délégué chargé de l’Industrie Sébastien Martin lui répond vertement : "La France n’a pas à choisir entre ses usines".
  • Une politique pro industrie, contrairement à ce qu’a voulu nous faire croire le lobby manufacturier, n’est pas une politique de l’emploi.
  • Dans ces secteurs, il n’y a ni emplois nouveaux, ni technologies de rupture, donc aucune justification pour une subvention par l’Etat.La politique industrielle de demain se joue dans les laboratoires, pas dans les usinesLe soutien à la French Tech est-il le seul pilier d’une bonne politique industrielle ?A.L.

Source : www.lexpress.fr

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